Sur la route des chats oubliés

bibiLe vent souffle à un rythme décoiffant, le froid glacial me gèle le visage au bout d’à peine une minute. Je n’ai qu’une envie, qu’un seul désir, celui d’être au chaud, blottie dans une couverture au bord du foyer. Pendant que mon cerveau tente d’amoindrir le froid en se laissant entrainer dans un tourbillon d’images qui réchauffent le cœur le temps d’un instant, je t’aperçois là, recroquevillé et grelottant dans le froid d’un hiver impitoyable. À cet instant, mes membres glacés, ma chair tremblante et mes joues rouges vifs ne deviennent  plus que secondaires.  Je me surprends alors à trouver indécent d’avoir clamé plus tôt mon petit inconfort  alors que toi tu as à vivre ce cauchemar infernal jour et nuit, sans jamais pouvoir manipuler ton petit cerveau d’images de confort puisque tu es un oublié et que les oubliés n’ont jamais connu ça, le confort.

Les rues sont bondées de petits oubliés comme toi. Bondées  de petits chats errants dans les rues, sans adresse ni prénom, sans même une raison de vivre. Survivre. Voilà votre seule mission.  Personne ne veut de vous, on vous traque on vous chasse ou vous insulte. Vous êtes les vagabonds indésirables qui font leurs besoins sur les plates-bandes de nos voisins au pouce verts, ceux qui se font la guerre pour un peu de nourriture au point d’empêcher les habitants aux fenêtres ouvertes de dormir paisiblement. Vous êtes une nuisance pour tous. Pourtant personne ne vous a jamais demandé si vous vouliez venir au monde. Vous avez tout simplement pigé le mauvais numéro à la loterie de la vie et vous voilà dans les rues plutôt que dans des bras bienveillants. J’ai décidé de consacrer un article à ces petits oubliés parce qu’ils sont le berceau de ma compassion animale. Tout a commencé là, par un regard impassible, impuissant, emplit d’une résilience que je n’avais que rarement vue. Le premier oublié que j’ai croisé je l’ai surnommé ‘’ Gros moustachu’’. Il avait des moustaches infinies et une fourrure si fournie qu’on pouvait se demander comment il pouvait encore avoir froid sous cette dernière. Gros moustachu regardait souvent à travers ma porte patio. Il me voyait avec  mes deux minous au chaud, s’amusant dans le salon alors que son rêve d’être enfin bien restait prisonnier derrière une vitre. Un monde séparait sa vie de la nôtre et ses yeux semblaient comprendre même s’il ne pouvait l’exprimer.  Il venait chaque soir mais chaque fois que j’ai voulu le toucher il s’est enfuit. Je laissais la porte patio ouverte en plein hiver, le chauffage au plus haut en espérant qu’il entrerait quelques minutes pour se réchauffer un peu. J’ai failli me ruiner avec mes comptes d’électricité mais lorsque j’apercevais cette petite boule de poil innocente et sans malice plus rien ne comptait à part mon compteur d’hydro.  Un jour Gros moustachu a disparu. Je ne l’ai jamais revu et je me demande encore aujourd’hui ce qu’il est devenu. Je suis déménagée avec mes deux chats et j’ai eu la chance de croiser d’autres petits oubliés sur ma route.

Vie de misère

Là où je demeurait il y avait plusieurs chats errants. Je les nourrissais tous, au grand désarroi de mes voisins avec qui je me suis mis en brouille en raison de mon cœur trop grand pour moi toute seule. Chaque jour je mettais de la nourriture dehors et j’ai même construit un abri dans une niche à chien que j’ai pris soin de faire chauffer à l’aide d’une lumière infrarouge et d’un thermostat. Un 5 étoiles de la rue où les petits oubliés aimaient aller chercher un peu de chaleur. J’ai croisé un chat avec seulement 3 pattes ce qui lui a valu de porter ce surnom. Il faisait tellement pitié, son état combiné à une vie de solitude et de misère ne le rendait que plus attachant. Il restait parfois pris dans les bancs de neige en essayant de sauter pour venir chercher un peu de nourriture. J’ai appris plus tard en l’amenant chez le vétérinaire, que sa patte amputée n’était pas de naissance. Quelqu’un ou quelque chose l’avait littéralement coupée et le vétérinaire me confirma qu’il devait avoir subi et subir encore un vrai martyre. J’ai croisé sur ma route une maman chat avec ses petits. Elle avait accouché dans la neige de petites boules de poil si petites qu’on aurait pu les prendre pour des hamsters. Elle tentait de les réchauffer du mieux qu’elle le pouvait, même si sa propre chair était congelée.  Ce que j’ai constaté en observant cette colonie de chats errants c’est la compassion qu’ils semblent éprouver les uns pour les autres. Je ne sais pas si c’est mon imagination ou s’ils peuvent vraiment ressentir de l’empathie, mais j’ai pu voir les chats errants se tasser pour laisser 3 pattes prendre place dans un bol de manger puisque ce dernier arrivait toujours en  retard pour le repas en raison de son handicap. Les mâles se collaient les uns sur les autres pour se réchauffer alors que pourtant les mâles ont l’habitude de se faire la vie dure pour le territoire. Comme si le fait d’être étiqueté « oublié » les plaçait sur le même diapason hiérarchique, partageant la même douleur au ventre et la même soif de survie. Lorsque j’amenais les chats au vétérinaire ou en adoption jamais je n’entendais le moindre son dans l’auto. La comparaison avec mes chats de maison ayant toujours vécu dans la ouate était frappante. Ces derniers miaulaient comme si on venait de leur amputer une patte simplement à l’idée d’être pris une minute de plus dans une cage de transport. Les oubliés eux, vivaient leur peur ou leur malaise en silence. Après tout, pourquoi gémir et pleurer? C’est ce qu’ils avaient fait toute leur vie avant de réaliser que leur malheur n’était jamais entendu. Ils abandonnaient leur besoin, se résignait, acceptaient, impuissants, d’être des automates dans ce monde où ils ne semblaient pas avoir de place pour eux. J’ai nourri au moins 6 chats errants à cette adresse, certains ont été adoptés par des familles, d’autres ont disparu et j’ai dû faire euthanasier 3 pattes en raison de sa condition mais j’ai gardé un souvenir de cette époque de sauvetage animalier. Il s’appelle Bibi.

De chat de ruelle à chat de maison

Bibi est ce beau rouquin sur la photo. C’est un mâle sans malice et extrêmement gentil qui venait manger chez moi depuis des années. Jamais il ne me laissait l’approcher. Il semblait parfois hésitant, cherchant à se rapprocher avant de rebrousser chemin en fier chat errant qu’il était. Ses yeux me regardaient l’air de dire « aime moi » et pourtant son corps refusait le contact du mien. J’ai beaucoup appris sur les chats errants au fil de ces années et je sais que leur sauvagerie n’a d’égal que leur désir enfoui d’être aimé et cajolé. J’ai appris à apprivoiser Bibi. Je voyais un potentiel énorme dans cette boule de poil rousse et je savais qu’avec de la patience, j’obtiendrais sa confiance. Bibi ne l’avait pas eu facile, il était arrivé un matin avec le nez complètement gelé au point qu’un bout soit arraché. Il avait toujours la queue pleine de saleté ou de pics qui semblaient le faire atrocement souffrir. Je n’arrivais pas à l’approcher ni le flatter. Il était pourtant entré chez moi un matin alors que j’avais laissé la porte ouverte expréssement pour que ce curieux poilu ose pénétrer. Lorsque je l’ai vu entré j’ai eu les yeux embués de larmes en voyant le spectacle sous mes yeux. Il était là, sous le seuil de l’entrée, déstabilisé d’être pour la première fois de sa vie à l’intérieur d’une maison. Il a regardé longtemps et fixement le plafond, comme si le fait d’avoir un toit sous sa tête relevait d’un miracle. Ce chat n’avait jamais connu ce que c’était que d’être dans une maison, au chaud. J’ai trouvé ce moment extrêmement touchant et j’en ai voulu à tous ceux qui avaient croisé sa route sans même se retourner, ceux qui avaient un jour fait de lui un oublié.

Un jour, une famille vivant à la campagne me dit qu’elle voudrait adopter Bibi. Puisque j’avais déjà 4 autres chats et que les voisins continuaient à me mettre de la pression pour faire le ‘’ ménage’’ des chats errants, Je l’ai capturé dans une cage trappe et je leur ai amené, croyant que peut-être ceux-ci réussiraient à lui offrir une meilleure vie. Quelques jours plus tard, la dame m’a contactée en me disant que Bibi se laissait mourir. Il ne se nourrissait plus et faisait ses besoins derrière les meubles. Elle m’a dit une phrase qui m’a fait frissonner « Je pense que ce chat veut que VOUS soyez sa maman et personne d’autre » Cette idée ne m’avait jamais traversé l’esprit, après tout, ne refusait-il pas toutes mes caresses?  Ne pouvant pas le laisser là-bas un jour de plus je suis retournée le chercher. Le soir où Bibi est revenu je me souviendrai toujours, j’ai ouvert la porte de sa cage et il est venu vers moi se frottant tendrement la tête sur mes genoux. J’ai pu le prendre et le caresser, pendant que son ronron me confirmait une nouvelle et imprévisible histoire d’amour. Depuis ce jour Bibi n’a jamais plus jouer les farouches. Il a tiré une trêve sur sa vie d’itinérant et fait son deuil de la rue pour devenir un chat de maison pantouflard et affectueux. Ce chat est un rescapé qui n’avait jamais connu l’amour ni l’affection. Il s’est fait flatté pour la première fois de sa vie à l’âge de 6 ans. Il est en recherche constante d’affection. Jamais je ne l’ai vu attaquer ou « cracher »sur un autre chat que je nourrissais et qui lui était inconnu. Comme s’il arrivait à comprendre leur sort et à partager mon amour avec tous ceux qui en ont besoin. Je n’ai jamais vu un chat aussi affectueux de ma vie. Il recherche les caresses comme s’il avait 6 ans d’amour à récupérer de toute urgence. Il me réveille souvent la nuit en pleurant jusqu’à ce que je l’apaise  par des mots, comme si ma voix arrivait à lui confirmer que jamais plus il ne sera oublié.

Si vous voyez des petits vagabonds sur votre terrain, ne les chassez pas comme de vulgaires imposteurs. Leur maison est la rue, ils n’en ont pas d’autre. Imaginez votre malaise lorsque vous avez froid durant 10 minutes à l’extérieur, imaginez-vous une saison entière.  Imaginez ensuite ce même malaise infini avec le ventre bien vide alors que lorsque vous dépassez l’heure du lunch d’une heure vous n’en pouvez plus. Pour les bons samaritains d’entre vous, voici un lien pour construire des abris à chats errants. C’est facile, rapide et ça peut apporter un petit baume dans la vie de ces petits oubliés. http://www.isfoundation.com/fr/news/bricolage-donnez-un-peu-de-chaleur-aux-chats-errants-cet-hiver

Comments
  1. 3 années ago
  2. 3 années ago
    • 3 années ago
    • 3 années ago
      • 3 années ago
  3. 3 années ago
  4. 3 années ago

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

CommentLuv badge

Lire les articles précédents :
Source: Jo Anne McArthur weanimals.org
CITATIONS CÉLÈBRES SUR L’ÉTHIQUE ANIMALE

  "Les animaux sont mes amis et je ne mange pas mes amis" GEORGE BERNARD SHAW- 1856-1950   "Un chimpanzé...

Fermer